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dimanche 17 octobre 2010

Mumi Senza Memoria - Recension et Intervew avec Gabriele Clima

Mumi Senza Memoria de Gabriele Clima, illustrations de Chiara Carrer, Collection Libricuoriefiori - 6, Editions Il Gioco di Leggere, 2010

Mumi est un enfant qui n'a pas de mémoire, jamais un enfant a été comme ça. Mumi ne se souvient de rien: si quelqu'un lui vient de voler quelque chose sous son nez, une seconde après il l'a déjà oublié. Dans le pays où il habite tout le monde le sait, et ils se profitent bien de sa mémoire fragile: ils se moquent de lui avec cruauté, ils lui volent ses chaussures, et pourtant il a toujours un beau sourire sur ses lèvres. Suivi fidèlement par le fil rouge qui le reconduit à sa maison, sinon il oublierait d'en avoir une, nous le regardons pris tout simplement à vivre, sans exigences particulières, sans fastes inutiles, content de rester sous un arbre pour un petit somme, plutôt que dans le potager pour ramasser les fruits de la récolte. Est-ce que vous pensez qu'il est un idiot? Même si le personnage décalque sommairement la figure de l'idiot du village, en réalité dans la figure Mumi il y a beaucoup plus que ça: il vit dans le présent, il ne se souvient pas du passé et le futur ne le préoccupe pas du tout car, son existence, est scandée du passage d'un temps intérieur plus que par le temps cruel qui nous emprisonne tous. Dans la frénésie du quotidien nous perdons le sens de nous mêmes et pourtant, lorsque cette sacrée fureur nous manque, nous ne savons pas comment réagir: pour Mumi la frénésie n'existe pas et, quand dans son village arrive un riche dandy et la pagaille déchaîne, il ne s'en aperçoit presque pas. Mumi n'est pas intéressé par la richesse, il ne connaît pas d'envie, il voit le pays se vider lentement et les gens de plus en plus tristes et méfiants. Jusqu' à quand.... bah, je ne vais pas dévoiler la fin du livre maintenant, même car “je l'ai déjà [opportunément] oubliée!


Les illustrations de Chiara Carrer sont, comme d'habitude, incroyablement en syntonie avec le texte: son interprétation de l'histoire respecte pleinement la simplicité de Mumi, elle soutient le rythme dramatique du conte, elle dépouille sans pitié la sensation de solitude, la peur et les petites mesquineries des habitants du village. La sensibilité artistique de Carrer, qui suce directement du moelle de l'histoire, nous accompagne discrètement mais avec grande force et rigueur aussi: une grande, très grande, artiste capable de recouvrir chaque histoire qu'elle illustre avec une simplicité et une facilité que seulement les personnes cristallines arrivent à avoir.


Avant de passer à l'interview avec Gabriele Clima, quelques mots sur illustrateur et auteur:

parler de Chiara Carrer est une tache très difficile, premièrement car elle est l'un des illustrateurs que j'aime le plus, ses illustrations m'inspirent toujours lorsque je les regarde, et deuxièmement car son curriculum est vraiment énorme. Chiara a reçu des reconnaissances très importantes le long de sa carrière et, je crois, elle est destinée à en recevoir encore beaucoup d'autres. Parmi les prix qu'elle à gagne, je ne mets que quelques-uns: Apel les Mestres (1994), Prix Unicef (1995), Prix Andersen (1999),  Prix Bologna Ragazzi 2000 et, pour terminer, le Prix Golden Apple à la Biennale de Bratislava (2003).
Son art est incomparable, si je devais la définir avec quelques adjectifs je l'appellerai raffinée et franche, granitique et poétique, solide et rêveuse. De ses tableaux je ma laisse enchanter par les détails, par la sensibilité extrême avec qui elle s'approche des sujets, le sens d'équilibre et les cadrages seulement apparemment casuels, l'étude et le soin qu'elle met dans chaque tableau et qui transparaît dans ses livres. Je pourrais parler d'elle longuement mais, pour le moment, il vaut mieux s'arrêter ici!


 Gabriele Clima est un personnage vraiment particulier: il dit de soi même qu'il vit un peu dans son monde à lui et pourtant, si l'on regarde bien son curriculum, il fait une quantité de choses. Gabriele est le directeur artistique de La Coccinella, pour laquelle il écris et projète des livres ayant sujets  différents pour les ages 0-3 et 4-7, mais ce n'est pas tout: en effet il est directeur artistique aussi pour le Groupe Studioscuola Educational, adressé principalement à la didactique, pour les Edizioni Curci, il est responsable de l'image de la collection Junior et enfin, comme si ce n'était déjà assez, il est responsable aussi pour la collection LibriniLibroni pour les Editions Edizioni Il Gioco di Leggere, avec qui il a publié Mumi. En total il parait qu'il ait projeté, écrit et/ou illustré environ cent livres, de tous les gendres, sans oublier la didactique. Comment il arrive à faire tout cela est toujours un mystère! J'ai connu Gabriele à la foire de Bologna, en occasion de la présentation du livre de poèmes L'Incoronazione degli Uccelli nel Giardino du poète Roberto Mussapi [livre splendide que je vous conseille]. Lorsque l'on arrive les premiers il est facile d'échanger quelques mots et, je l'avoue, la parole ne me manque pas: nous avons donc parlé de tout, je crois l'avoir étourdi à la fin, et bon nous avons échange de numéros de téléphone et de mail et, maintenant, nous voici!

Assez avec mes anecdotes, il est temps pour l'interview

- Raconter demande expérience et, d'habitude, chaque libre raconte quelque chose de celui qui l'a écrit: comment naît-il Mumi Senza Memoria?

En effet Mumi naît d'une expérience personnelle, d'un voyage en train, pendant lequel une mère, qui était assise en face de moi, ne fit qu'apostropher son fils pour tout ce qu'il avait oublie à la maison. Ainsi l'idée de Mumi, du Mumi sans mémoire, est née d'un mouvement empathique ; ce garçon me rassemblait beaucoup. Ainsi Mumi me ressemble. Moi aussi je vis, à ma manière, dans un monde à mesure, j'aime me perdre, rester sous le pommier et suivre, quand je le peux, le fil rouge de mes pensées.

De Mumi, malheureusement, je n'ai pas cette tendance naturelle à l'équilibre qui le caractérise autant fortement. Mais il est assez commun qu'un auteur donne à son personnage ce que, dans la vie réelle, on ne peut pas obtenir avec facilité.

Le personnage Mumi, au contraire, prends ses origines du conte populaire, de l'idiot, du loufoque du village, handicapé par nature et assisté par la Providence qui intervient dans le moment du besoin. Dans le conte de Mumi, à la providence se substitue la conquête d'une conscience commune et des biens sociétaires les plus précieux, la simplicité, le partage.

- Dans l'histoire de Mumi, comme par exemple dans La Coda Canterina qui vient aussi de sortir, le conte est situé dans un village. D'où naît, à ton avis, la fascination pour la vie dans les petites communautés ? Et combien pèse-t-elle la nostalgie pour un style de vie plus simple?

La simplicité est un élément fondamentale dans le conte de Mumi, et le village ou la petite communauté y renvoient directement. Du reste, il est bien plus facile créer une empathie avec un jeune lecteur si le monde qu'on lui offre est doux et récolté. Avant d'être un lieu physique, le village est un lieu de la pensée, à l'abri du reste du monde, de la frénésie, de quoi conque interférence. Les rythmes marquent la vie quotidienne sont ceux qui vont de l'aube au coucher, du soleil aussi que des saisons. Le village rappelle de manière directe et naturelle l'enfantin qui est en nous, notre côté le plus intime et secret. Au-delà de la fable populaire dans laquelle, pour des raisons historiques aussi, le village est presque une constante, je pense à quelques histoires de Max Bolliger ou de Jean Giono. Le village est la manière la plus authentique et aimable de raconter une histoire.


– Dans cet album on retrouve des thématiques importantes comme l'envie, la défiance, le société de consommation sans retenues, la solitude; combien pèsent-ils ces limites dans le quotidien de chacun de nous?

Nous-nous heurtons toujours avec des limites, les nôtres ou ceux des autres. La vie quotidienne, spécialement dans les grandes villes, nous entraîne dans un tourbillon d'intérêts et de convenances, cela se passe aussi fréquemment que, désormais, nous ne le réalisions. Mais aucune lois de nature peut établir qu'il faut que ce soit comme ça. Ce que Mumi nous suggère c'est que nous tous avons la possibilité de ne pas tomber dans le piège. Soit qu'ils le bafouent ou qu'ils lui volent les chaussures, Mumi reste lui-même, indépendamment de ce qui se passe autour de lui. Et non car il est plus idiot ou plus sage que les autres, mais simplement car il jouit chaque jour de ce que la vie lui offre, le potager, la chèvre, les personnes autour de lui. Les limites, ses limites et ceux des autres, ne le concernent pas. C'est ainsi que l'altérité devient un don, et la relation aussi.

- Mumi est un enfant qui vit en transparence, avec cette attitude typique des animaux que Wolf Erlbruch définit: "that's the way we are approach", il paraît ne pas avoir des défenses envers ses proches...

C'est exactement comme ça, il n'en a pas. Mais ce n'est pas casuel. À Mumi, comme aux personnages d'Erlbruch, il ne faut pas des défenses. Pour eux le monde extérieur n'est pas quelque chose dont il faut se protéger, comme souvent nous le faisons, car rien d'extérieur ne peut corrompre la franche simplicité de leur monde intérieur. Si nous lisons Le canard, la mort et la tulipe, nous nous apercevons que le canard ne modifie rien de ses habitudes quotidiennes lorsque la mort arrive. Que la mort soit là – et qu'elle soit là pour elle – s'inscrit dans un cadre parfaitement naturel, c'est la vie, c'est notre vie. Ceci n'est pas de la sagesse ou de la perfection, c'est de la simplicité. C'est profondément différent.

– Penses-tu que Mumi pourrait survivre dans une grande ville?

Je crois que oui. Comme je le disais auparavant, j'ai utilise le village pour commodité, car, étant auteur jeunesse, je cherche une manière directe pour établir une communication. Mais le monde de Mumi c'est un monde universel. Ses modalités de relation fonctionnent partout (c'est enfin le message du livre), ville ou village que ce soit. Mumi vivrait partout à la même manière.

Il est plus difficile pour nous, gens de ville, réussir à vivre à la manière de Mumi. Nous avons beaucoup à perdre, notre modernité, nos conquêtes intellectuelles. Souvent, malheureusement, nous identifions la modernité avec notre temps, moi aussi, tout le monde le fait, c'est un erreur dans lequel il est facile de tomber. Mais la modernité est autre chose : c'est de réussir à récupérer le Mumi qui est en nous sans nécessairement perdre la télé par câble.

Mumi est un enfant qui, au moins au départ du livre, vit aux marges de la société: ridiculisé et dévalisé par ses compatriotes, à la fin c'est lui qui gagne pour son intégrité et son cœur. Est-ce que tu crois que les gens sont encore disponibles à apprendre par les plus simples?

Je le crois, oui. C'est la raison pour laquelle je continue à écrire. On dit que les fils sont meilleures que les pères. Peut-être nos fils sauront reconnaître la valeur de la simplicité mieux que nous. J'ai confiance dans les livres, dans l'exemple et dans tous les Saints du Paradis.


– Le fil rouge que Mumi s’attache à la cheville, est-il le même fil auquel nos vies sont attachées?

Dans l’histoire, le fil est ce qui lie Mumi au monde réel et qui lui permet de ne pas perdre ses références quotidiennes, les lieux, la maison, la vie. Si nous aussi, comme Mumi, puissions rester attachés à notre monde intérieur, peut-être nous ne perdrons pas le chemin si souvent.

Comme elle est l’artiste sensible qu’elle démontre à chaque fois, Chiara Carrer a deviné la grande importance de ce lien. Le fil rouge apparaît dès le frontispice, il s’insère immédiatement dans l’histoire, de manière physique et tangible, presque à devenir une clef d’interprétation.

À ce propos je me suis souvenu de  C’è un filo, un livre sorti récemment pour les éditions San Paolo, une belle histoire de Manuela Monari où, dans une métaphore chrétienne plus visée, c’est exactement un fil qui donne sens et pivot à tout le livre.

- Combien conte-t-il, pour enfants et adultes, réussir à vivre en se dégageant des conventions?

Nous vivons tous dans les conventions, la société même est une convention. Pourtant je ne le vois pas comme quelque chose de négatif. En soi les conventions sont une opportunité, une manière de former des pensées et des modalités communes. C’est ce qui est à la base de toute société. À bien penser, c’est les conventions qui nous permettent d’expérimenter jour après jour le degré de notre civilisation. Du reste le monde animal aussi est fondé sur des conventions; il n’y a pas d’individu, à l’intérieur d’un troupeau ou d’une famille, qui en puisse faire abstraction ou en faire à moins. Presque si la convention c’était une loi de nature, permettant l'agrégation et par conséquent la survivance de l’espèce.

Revenant à l’histoire, Mumi non plus il ne fait pas abstraction des conventions. Il en est pas esclave mais il n’essaye même pas de s’en dégager. Comme dans les livres d’Erlbruch, il les habite, simplement, en balançant exigences et nécessitées avec une enviable naturalité. C’est la force de la simplicité.

– Les illustrations de Chiara Carrer accompagnent le texte avec force, elles en soulignent avec attention les moments les plus poétiques et dramatiques, comment est née votre collaboration pour ce projet?

J’ai toujours admiré le travail de Chiara Carrer, en particulier sa capacité interprétative, l’œil avec lequel elle observe les plis de la réalité qu’elle reproduit ensuite sur la page. Chiara n’est pas simplement une illustratrice, elle est un interprète. Le sien est un dessin riche d’échos et de transparences mais aussi franc et authentique, appelant chat un chat. Chiara a l’habilité d’illustrer une histoire en faisant émerger les silences, les sous-textes, avec un signe que la forme n’arrive pas à contraindre et auquel le lecteur peut assigner son code émotionnel, n’importe lequel. C’est une qualité très rare.

– Combien importe-t-il, dans un livre, raconter l’histoire honnêtement et sérieusement?

Je crois qu’un livre est toujours honnête. Il raconte beaucoup, comme tu le disais avant, de celui qui l’a écrit, c’est pourquoi soit qu’il s’agit de réalité ou de fiction, il raconte de toute façon quelque chose de vrai. A la même manière, un livre est quelque chose de sérieux, non seulement lorsqu’il pousse à la méditation, mais aussi quand il offre du simple passe-temps. Derrière un livre il y a une âme, et une âme est toujours quelque chose de sérieux.

Ensuite il y a, dans quelconque texte, une grande partie de comédie, ou de simulation si vous préférez.

La même, plus ou moins, qu’il y a dans la récitation; l’auteur est comme l’acteur. C’est un élément dont il faut tenir compte dans le processus d’écriture et, personnellement, c’est l’un des aspects les plus charmants de ce métier. Dans un livre on peut mettre un déguisement (d’habitude plus d’un) derrière le parfait paravent de l’invention littéraire. C’est merveilleux. La même chose, dans le monde réel, nous l’appellerons hypocrisie.

– Quel rôle joue-t-il le texte dans un livre jeunesse?

Cela dépend. Exception faite pour les livres didactiques, dont le but est celui d'enseigner et de clarifier, le texte est un instrument expressif aussi bien que l’image. La valeur d’un livre pour enfants se situe dans sa faculté de raconter et donc, texte et images sont utilisés exclusivement en fonction de l’objectif commun. Un livre, enfin, est un système de vases communicants, où le rapport entre texte et images existe seulement dans un cadre d’échange mutuel. Il y a des histoires qui renoncent complètement au texte et pourtant elles ne perdent pas d’efficacité. Je pense à  Migrando de Mariana Chiesa, publié par Orecchio Acerbo, où l’histoire est laissée entièrement aux images. Il n’y a pas de texte, mais le conte est non équivoque, car l’image reverse sur la page tout ce qu’il faut pour comprendre l’histoire. Le texte est une présence invisible, c’est un texte imaginé, raconté à voix basse. Ceci démontre comment une histoire ait plusieurs manières d’être racontée, et le texte n’est pas toujours le moyen le meilleur pour le faire.
 
Encore Erlbruch, qui ne renonce pas à une narration avec les mots, nous montre pourtant très bien cette relation de dépendance. En lisant ses livres, il est difficile de dire d’où naît, entre texte et image, la poétique si particulière de ses personnages.

La réalité est qu’un livre pour enfants a un langage tout personnel, qui n’est pas celui de l’image, ni celui de la parole. C’est l’union des idées et des perceptions et, pour ceci, il me parait qu’il ressemble beaucoup à celui de la pensée.

GC

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